Un blog du Groupe des Belles Feuilles

L’Europe s’inquiète du sort de ses classes moyennes, alors que celles-ci sont les soutiens les plus fervents de la démocratie et de la construction européenne. En apparence, il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Les sociétés européennes comptent parmi les plus égalitaires du monde. Si l’on prend le simple critère du revenu, l’écart entre les 10% les plus pauvres et les 10% les plus riches est bien moindre en Europe qu’aux Etats-Unis : le ratio est de 2,8 en Suède, 3,3 en France et de 3,7 en Allemagne, contre 5,6 aux Etats-Unis. Oui, mais le référendum irlandais a montré une fois de plus que les populations sont peu sensibles aux arguments macroéconomiques, et aux graphiques qui embrassent plusieurs dizaines d’années. Ce sont les petites variations actuelles qui comptent.

Le sociologue Louis Chauvel écrivait dans Classes moyennes à la dérive, en 2006 : « Les classes moyennes sont un peu comme un sucre dressé au fond d’une tasse : si la partie supérieure semble toujours intacte, l’érosion continue de la partie immergée la promet à une déliquescence prochaine et inéluctable. » L’hypothèse d’un déclin des classes moyennes est chargé d’un fort enjeu politique et symbolique. En France, l’essentiel de la discussion tourne autour de l’héritage de mai 68. « l’appauvrissement relatif des classes moyennes intermédiaires pourrait être une excellente occasion pour les classes supérieures de reprendre un peu du terrain politique et économique perdu à la fin des années 1960 », soulignait Louis Chauvel il ya deux ans. Cette revanche d’une oligarchie orienterait la France vers un modèle social américain, celui qui prévaut par exemple en Argentine, et l’éloignerait d’un modèle européen historique dont l’archétype serait en Suède. Le déclin des classes moyennes serait également liée à un phénomène générationnel : les fruits de la croissance auraient été accaparés par la génération de 68, qui a bénéficié à plein des avantages de l’Etat-Providence – au détriment des générations venues après.

En Allemagne, la publication d’une étude économique en mai 2008 a fait état d’une diminution des classes moyennes. Depuis, le pays s’interroge et semble jouer à se faire peur. Crise financière, puis signaux de crise économique aidant, la référence symbolique à la crise de 1929 et au drame politique qui s’ensuivit deviennent de plus en plus explicite dans les médias. Pour des raisons historiques, les Allemands prennent donc très au sérieux cette question : « La démocratie a-t-elle une base socio-économique suffisante ? » Selon des critères de revenu , la classe moyenne, qui représentait 62% de la population allemande entre 1996 et 2000, et était restée stable pendant cette période, aurait décliné rapidement pour tomber à 54% de la population en 2006, un phénomène corrélé à une polarisation rapide des revenus. Les plus pauvres, dont le revenu est inférieur à 50% du revenu médian, représentent 7% de la population en 1994, mais 11,4% en 2006. Les plus riches, dont le revenu est supérieur à 200% du revenu médian, passent de 6 à 9,2% de la population sur la même période.

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(Publicité allemande pour une chaîne de restaurant en 1964, sur un site affilié à l’Université Robert Schuman de Strasbourg)

L’optimisme traditionnel des classes moyennes est actuellement éclipsé par un sentiment de frustration, qui se traduit dans le grommellement sur la hausse des prix, la perte de pouvoir d’achat et la dérégulation du marché du travail, etc. Le rétrécissement des classes moyennes fragilise le soutien politique à la construction européenne. Leur frustration a traditionnellement pour effet de raviver les nostalgies de grandeur nationale et le réflexe protectionniste. Cela n’annonce rien de bon pour les élections au Parlement européen, au printemps 2009.

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