Un blog du Groupe des Belles Feuilles

Mon billet sur le classement de Shanghai ayant reçu 200 visiteurs en quelques jours suite à la publication du classement 2008, je romps le repos estival pour faire quelques remarques sur le sujet.

Le classement de Shanghai n’a sans doute nulle part autant de succès qu’en France. Et c’est convenu, chaque année, il faut se lamenter : « Pauvres universités françaises ! » titre Le Monde. Et de rappeler que la France perd une place au niveau européen, se faisant doubler par la Suède, qui ne compte que 9 millions d’habitants…

Pourquoi le classement de Shanghai fait-il tant de bruit en France ? Parce que nulle part ailleurs dans le monde, il ne règne une telle opacité autour de la qualité de nos universités. En dehors de la distinction entre Grandes Ecoles, universités et IUT, on s’oriente aussi bien qu’en jouant à colin-maillard. Résultat : le système est bousculé de l’extérieur. Le moyen le plus efficace de relativiser Shanghai, ce serait d’offrir aux étudiants et aux familles les moyens de se faire un jugement, sur la base de données fiables et variées.

Les Etats-Unis et l’Angleterre s’intéressent peu au classement de Shanghai, parce qu’elles ont développé plusieurs classements au niveau national. L’Allemagne a aussi pris de l’avance : le CHE (Center for Higher Education, à Gütersloh) fournit des analyses multi-critères par discipline, qui ne visent pas l’établissement d’un classement dans l’absolu, mais permettent aux étudiants de s’informer correctement sur les différentes formations.

Depuis 1998, le CHE rassemble des données sur 290 établissements allemands. Les critères retenus se distinguent de la méthodologie généralement utilisée dans les classements :

  • ils sont relatifs à une discipline donnée et comportent plusieurs angles d’approche et d’évaluation, parmi lesquels la réputation internationale de la recherche, mais aussi le financement des projets de recherche, la formation méthodologique, l’équipement de la bibliothèque, la relation avec les enseignants et les conditions d’étude en général : ces critères permettent à chacun d’accorder la préférence à tel ou tel critère, dans une sorte d’orientation exploratoire à la carte. C’est à l’étudiant de se décider en fonction de ses priorités et de ses préférences ;
  • l’évaluation est établie à partir de questionnaires adressés aux étudiants et aux enseignants, et fait donc une place importante aux aspects qualitatifs, et pas seulement quantitatifs. On peut objecter qu’il s’agit d’une évaluation donc, mais pas d’un classement ;

  • le CHE établit pour chaque critère trois niveaux (faible, moyen, excellent), ce qui empêche d’attribuer à des différences statistiques parfois minimes une trop grande importance, et de faire un classement absolu.

La question du classement des établissements est arrivée sur l’agenda franco-allemand et européen, la France souhaitant établir un classement européen pour faire contrepoids au classement de Shanghai. On peut partager l’agacement de Gilbert Béréziat et de Richard Descoings, “si le diagnostic est mauvais, eh bien il n’y a qu’à changer de médecin”…. Toutefois, un autre classement que celui de Shanghai est justifié. La performance de la recherche au niveau mondial n’est pas le premier critère qui retiendra les étudiants, qu’ils soient d’ailleurs allemands, français ou chinois. J’ai beau scruter les médias allemands, on n’y parle guère du classement de Shanghai 2008. Cela n’intéresse effectivement personne, les familles et les étudiants regardant plutôt le taux d’emploi à la sortie diplôme en poche, le nombre d’expérience professionnelles et de séjours à l’étranger pendant les études, ainsi que l’avis du comité d’experts sur la qualité de l’enseignement. L’essentiel est que les critères retenus, au niveau européen, soient pour les établissements une incitation à progresser.

Concernant le classement de Shanghai, il faut comparer ce qui est comparable : jamais les universités françaises n’ont été conçues, pilotées et financées pour faire la course de cette manière. En fixant comme objectif à la France de faire parvenir 80% d’une classe d’âge au baccalauréat, Laurent Fabius, il y a vingt-cinq ans, n’avait pas pour intention de faire de la recherche universitaire française la meilleure au monde. Les principales missions confiées à l’université sont la démocratisation de l’enseignement supérieur et des diplômes, l’aménagement équilibré du territoire, et plus récemment l’accès à l’emploi, en particulier avec les cycles courts des IUT. Par ailleurs, comme je l’avais évoqué dans mon précédent billet, en Allemagne et surtout en France, l’existence d’instituts de recherche séparés joue contre la performance statistique. Et dans les Grandes Ecoles, on fait très peu de recherche. Ancien élève de l’ENS, je n’ai véritablement commencé à faire de la recherche qu’en commençant mon doctorat, c’est-à-dire après être sorti de l’ENS… Les Grandes Ecoles n’ont pas pour mission historique de former des chercheurs, mais de bons serviteurs de l’Etat. C’est la tradition napoléonienne, fixée au début du XIX° siècle. Les normaliens, par exemple, passent une partie de leur scolarité à flâner dans les cinémas du Quartier Latin, l’autre à préparer en ingurgitant des manuels scolaires le concours de l’agrégation, qui forme des professeurs du secondaire. Jamais ils n’apprennent à établir une bibliographie scientifique, ce qu’apprennent les étudiants allemand en licence !

L’Ecole normale supérieure gagne 10 places dans le classement 2008, et arrive à la 73° place. Pas mal, quand on sait que son budget s’élevait à 34 millions d’euros pour l’exercice 2006. Harvard, classée 1ière au classement de Shanghai, dispose de 34… milliards de dollars de ressources, soit 23 milliards d’euros (attention il s’agit de l’endowment, ou dotation, dont les revenus tirés des marchés financiers forment une partie du budget annuel ; la rentabilité de ce capital oscille entre 15 et 20%…). C’est autant que le budget de fonctionnement de l’enseignement supérieur français dans son ensemble, budget qui, lui, est dépensé chaque année. Oui, vous avez bien lu, dans un cas c’est 35 millions, dans l’autre 35 milliards. Heureusement l’euro est fort, merci Monsieur Trichet !

Bref, c’est comme si des deux CV faisaient la course avec des Formule 1. L’ambiance ressemble furieusement à une course poursuite avec Bourvil et Louis de Funès : on rit du décalage, et de la débrouillardise des petits Français qui parviennent parfois à gagner dix places. Cambridge, classée 2ème, a un budget d’environ 600 000 000 £ (760 millions d’euros) et dépense 48 400 € par étudiant. Et une université qui ne soit pas anglo-saxonne ? L’ETH de Zürich, qui arrive à dépenser 56 200 € par étudiant, excusez du peu, a un budget de 1200 millions CHF (soit 737 millions d’euros). La Suisse n’a donc pas lésiné sur la fondue non plus.

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La 2CV, modèle 1966, sur le site officiel de la marque Citroën

Et si l’on décidait de faire réellement la course, avec un ou deux établissements ? Valérie Pécresse évoque encore une dizaine d’universités d’élite, mais c’est encore trop – preuve, s’il en était besoin, que l’objectif universitaire de la France reste celui de la démocratisation. L’objectif figurant dans la lettre de mission, en date du 5 juillet 2007, de Nicolas Sarkozy, Président de la République, à Valérie Pécresse, Ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, est de placer deux établissements dans le TOP 20 et dix dans le TOP 100. Le second objectif est superflu, et risque de compromettre le premier. La France gagnera sa crédibilité en matière d’enseignement supérieur et de recherche en plaçant un établissement dans le TOP 15 des principaux classements mondiaux, accessoirement un autre dans le TOP 30. Le reste du classement n’intéresse que les susceptibilités locales.

L’accès du plus grand nombre de bacheliers dans les universités et d’adultes en formation continue reste un objectif très louable, et devant être absolument poursuivi, mais il ne devrait pas empêcher deux ou trois établissements français de faire réellement la course. Inversement, le fait que deux ou trois établissements français soient dans la course ne doit pas faire oublier les autres missions des universités, car il n’y a pas de norme de performance qui vaudrait pour tous les établissements. La première université devrait arriver dans le TOP 30, l’autre dans le TOP 15 grâce à leurs performances mondiales en matière de recherche. Dans l’autre classement mondial le plus reconnu, celui du Times Higher Education Supplement, l’Ecole normale supérieure arrivait 18° en 2006 et 26° en 2007, l’Ecole Polytechnique 37° en 2006 et 28° en 2007.

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La 2 CV, sur le site officiel de la marque Citroën

Alors, pourquoi ne pas lancer dans la course l’Ecole polytechnique et l’Ecole normale supérieure, dont on voit cette année le potentiel de progression, et qui sont déjà près du but dans l’un des classements ? Je ne dis pas cela parce que je suis normalien, mais parce qu’étant passé par l’Ecole, j’en connais tout le euh… potentiel (on dira les choses comme ça). Quand je pense aux efforts que j’ai déployés pour publier, c’était vraiment le parcours du combattant… Absence totale de soutien institutionnel en matière de publication, en France, pour les jeunes chercheurs… Ce qui reste de mes années d’étude en philosophie, droit et langues, financées sur fonds publics français, ce sont mes publications dans les Montaigne Studies (Université de Chicago) et l’article “Montaigne” dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (Université de Stanford)… Car ce qui importe à Normale Sup’, ce n’est pas de former à la recherche et de publier de bons articles, mais d’avoir de bons résultats à l’agrégation. Il faudrait distinguer entre une agrégation du secondaire, où les candidats seraient évaluées sur des compétences généralistes et des qualités pédagogiques, et une agrégation du supérieur, où le jury examinerait avant tout un dossier scientifique. Bref, il y a de la marge pour progresser.

Et si dans dix ans, la 2 CV avait un moteur qui lui permette réellement de faire la course ? Une initiative comme l’Ecole d’économie de Paris va dans le bon sens, et permet d’expliquer la progression de Normale Sup’. Pour ceux qui connaissent le monde de la recherche, les règles à suivre pour progresser sont claires. Demain, pourquoi viendra-t-on à Paris ? Pour voir le bassin aux Ernests ? Chiche !

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Liens :

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Un concept car Citroën, par Auto Express

 

 

 

 

 

 

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