Un blog du Groupe des Belles Feuilles

Une étudiante en journalisme, Johanna Pierre, m’a posé quelques questions sur Blogactiv dans le cadre de son mémoire universitaire, et sur mon travail de blogueur. Je me permets de publier mes réponses ici, par souci de transparence, et par désir d’apporter une modeste contribution à la réflexion sur la société civile européenne.

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1) Quel est le but principal d’un site participatif comme Blogactiv ?

Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour répondre… mais je peux tout de même donner mon point de vue, celui d’un blogueur Blogactiv. Pour le dire simplement, je dirais « donner de la chair à la construction européenne » : c’est l’expression qui me vient souvent à l’esprit. Cela veut dire que la construction européenne trouve une vie propre dans les médias, grâce à Blogactiv, une vie « citoyenne », faite par de contributions volontaires pour l’animer. Evidemment, ce que l’on trouve sur les questions européennes, sur Blogactiv, n’a pas été prémâché par des professionnels de l’information – c’est le travail d’Euractiv, travail important par ailleurs.

Si je me suis jeté à l’eau (c’est mon premier blog), c’est par engagement militant : cela fait maintenant plus de dix ans que je milite pour la construction européenne. Le blog « La Foglia Europea » est relié à un think tank européen, le Groupe des Belles Feuilles, dont je suis rédacteur en chef. C’est donc aussi une manière de donner au groupe de réflexion une certaine visibilité. Le lectorat d’Euractiv était pour moi un public cible et une référence déjà prestigieuse. Si l’on voulait jargonner, on dirait que c’est une interaction win win.

Pour exprimer un avis plus personnel, je dirais que le but que je poursuis sur Blogactiv (mais on peut avoir une expérience différente) est double. C’est en premier lieu une façon de créer un « produit fini », qui me forcera à me concentrer sur un sujet précis, à l’explorer autant que je peux dans un temps limité, à y revenir éventuellement, bref à laisser une trace de l’activité intellectuelle que je consacre aux thèmes européens, et à le faire de manière un minimum ordonnée. Cette première motivation est exclusivement tournée vers moi-même, même si le « produit fini » est lu (35 visiteurs/jour) et que d’autres peuvent en profiter. Ensuite, je veux donner quelque chose, en contribuant à la construction d’une sphère publique européenne. L’essentiel, ce n’est d’ailleurs pas la sphère publique européenne, car j’ai d’autres centres d’intérêt, mais la logique du don. J’ai eu une longue discussion en Suède avec un ami qui m’a demandé pourquoi je passais du temps (parfois beaucoup de temps…) sur Internet pour écrire des billets, alors que ce n’était pas forcément dans la logique de mon intérêt propre. Je lui ai répondu que je le faisais par conviction, « parce que j’estime que c’est une bonne chose ». C’est vrai, le plus souvent, si je suivais mon self-interest, je ferais autre chose… mais la considération du self-interest est rarement assez forte pour m’empêcher d’écrire sur Blogactiv quand je veux m’exprimer sur quelque chose…

2) Pensez-vous qu’un blogueur ait la possibilité d’informer correctement les gens sans pour autant avoir accès à toutes les sources d’information dont disposent les journalistes ? Mais aussi, sans avoir eu les techniques de base du métier de journaliste ?

Tout d’abord, laissez-moi renverser la perspective… Le développement de la blogosphère pour les journalistes professionnels est à la fois une source d’inquiétude et une leçon d’humilité. Les journalistes sont inquiets parce qu’ils ne sont plus les seuls à produire des contenus informatifs, et que la marée Internet apporte toutes sortes d’objets, parfois reconnaissables, encore vérifiables, et parfois totalement non identifiables. C’est aussi une leçon d’humilité, si l’on pense au succès de certains blogs, où les journalistes professionnels essaient de puiser des recettes…

Maintenant, je me remets dans la perspective de votre question. Il n’est pas rare que les blogueurs, considérés comme des « journalistes citoyens », aient des informations de première main, des infos que j’appellerais des contenus de proximité. Par exemple, un tel a pu se rendre à un colloque à huis clos, un autre a publié sous un pseudo ce qu’un collègue qui travaille dans la haute administration lui a dit de très confidentiel, etc. Cela peut d’ailleurs poser des problèmes, parce que les exigences de vérification de l’information ne sont pas aussi fortes sur un blog que dans une institution médiatique comme Le Monde ou TF1. Parfois, les blogueurs non identifiés sont des journalistes professionnels, qui préfèrent porter le masque !

Mais dans l’ensemble, les blogueurs font un travail différent de celui des journalistes, si l’on entend par journalisme le fait d’aller chercher, de mettre en forme et de transmettre des informations de première main, vérifiées. Le travail du blogueur est centré non pas sur l’information, mais sur la ressource (voyez l’importance des liens) ; non sur la mise en forme attrayante, mais sur la synthèse (le « topo », en français, devenu « billet » ou « post ») ; non sur l’originalité ou l’authenticité de la source, mais sur la personnalité du blogueur lui-même et l’intelligence des emprunts ; non sur l’agenda des médias officiels, mais sur la rumeur de la blogosphère ; non sur le respect de certains standards d’ordre général, mais sur la réponse à l’intérêt de communautés virtuelles, etc. Enfin, je crois que la contribution du blogueur doit se comprendre non comme une réponse à la question « qui fournit l’information ? » (si l’on cite un blog comme source première, ce n’est pas très crédible) mais comme une participation à la sphère publique, à ce que l’on appelle au sens classique « l’opinion publique » et la « société civile ».

Au regard de ces éléments de réponse, vous comprendrez sans doute que je n’ai pas d’objection à ce que les blogueurs écrivent sans être passés par une école de journalisme.

Dans un livre récent, j’ai proposé une analyse culturelle de Wikipedia. L’encyclopédie libre fonctionne sans que les contributeurs, le plus souvent, soient des experts du sujet qu’ils abordent, et sans qu’ils sachent comment fonctionne une encyclopédie. Ils se forment sur le tas, et assimilent un système de règles que j’estime beaucoup plus développé que celui d’une encyclopédie traditionnelle. On ne doit pas sous-estimer la capacité des gens à apprendre par eux-mêmes, surtout lorsqu’ils sont placés en situation de responsabilité. Autrefois, dans les campagnes, on trouvait des autodidactes, qui connaissaient à fond un sujet – le plus souvent, on ne savait pas trop comment ils avaient pu acquérir ce degré d’expertise. Aujourd’hui, avec Internet, les « autodidactes » se multiplient, l’information étant plus accessible, et surtout deviennent plus visibles parce qu’ils ont l’occasion de partager quelque chose avec tous.


3) Peut-on considérer les blogueurs comme des journalistes ? Est-ce que vous pensez qu’on peut les mettre sur le même pied ?

J’ai répondu à la première question dans le 2). Sur la deuxième, je répondrais qu’en raison des fonctions différentes qu’ils remplissent, on ne peut pas vraiment mettre journalistes et blogueurs sur un pied d’égalité. Cela n’interdit pas d’établir des préférences, en fonction de critères précis. Si l’on veut de l’audience, il ne sert aujourd’hui à rien de vouloir des articles plus attractifs. Les journaux en ligne doivent accorder une place plus importante aux blogs, qui sont en train de devenir les pièces maîtresses des médias d’information sur Internet. Le renouvellement des journaux sur Internet se fait aujourd’hui grâce aux blogs.

4) Est-ce qu’un blogueur spécialisé dans l’info européenne peut aider à faciliter la compréhension des décisions au niveau européen et ainsi amener les gens à s’intéresser à l’Europe ?

Oui. Si je pensais le contraire, je ne tiendrais pas un blog sur les questions européennes. C’est aussi la raison pour laquelle j’écris en français sur Blogactiv : si j’écrivais en anglais, les questions européennes paraîtraient lointaines à une grande majorité de lecteurs francophones ; un billet écrit en anglais, ou plutôt dans la lingua franca des Européens, sera lu davantage au niveau européen. Les blogs consacrés aux questions européennes, dont « Les coulisses de Bruxelles » de Jean Quatremer est la figure de proue dans l’espace francophone, ont une fonction importante, qui est à mon avis de rapprocher les questions européennes des citoyens. N’est-ce pas ce qui manquerait le plus à l’Union européenne, cette proximité avec le citoyen ? En tout cas, c’est un reproche qu’on entend souvent, et qui doit avoir sa part de vérité…
Le problème de la communication de l’UE, c’est que c’est une communication beaucoup trop institutionnalisée, et par conséquent beaucoup trop lointaine et désincarnée aux yeux de gens. Si j’étais Margot Wallström, “Vice-présidente de la Commission européenne et Commissaire chargée des relations institutionnelles et de la stratégie de communication” (le titre dit tout…) je profiterais de la gifle irlandaise pour revoir mon plan et les méthodes de communication. Le cours magistral, ça n’est plus très convaincant aujourd’hui. Certes, les défis sont immenses, en particulier parce qu’il n’existe pas vraiment de société civile européenne : les sphères de discussion sont encore très largement nationales, donc délimitées par les frontières des Etats, au mieux par les frontières linguistiques.
Il faut une communication plus décentralisée et plus ouverte à la participation, sur le mode d’une conversation et non plus d’un cours magistral. Comme je le disais tout à l’heure, la fonction du blogueur est d’ouvrir un espace de discussion. Avoir un espace de discussion au niveau européen, ce serait génial ! C’est le sens de Blogactiv.


5) Pensez-vous qu’il sera possible un jour d’accorder une sorte de « carte de presse » à des blogueurs spécialisés dans l’information européenne afin qu’ils aient accès comme tout journaliste à toutes les sources d’info ?

C’est possible, et je pense que c’est déjà le cas, certains blogueurs influents ayant aussi une carte de journaliste. Est-ce qu’à l’avenir, on justifiera la carte en invoquant plutôt le blogueur ou le journaliste ? À mon avis les institutions européennes ont intérêt à diffuser des informations auprès des blogueurs, en coopérant à l’ouverture d’un espace public européen.

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Liens

– “le baromètre de la conversation“…

– … et “Où sont les blogs de la presse traditionnelle ?” sur Window on the Media (en français)

– “Décentralisez plus radicalement ! De nombreux changements doivent certes être opérés à Bruxelles, mais comme il n’existe toujours pas d’opinion publique européenne, c’est surtout au niveau national qu’il faut agir.” Entretien avec Christophe Leclercq, fondateur d’Euractiv, sur la politique de communication de l’UE (8 juillet 2005)

 

“les fumeurs, ces exclus de l’espace public”, par Rif sur Colblog

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Comments

  1. Félicitations Marc pour cette ‘interview’, et pour ce soutien à un espace public européen.

    Il y a plusieurs inspirateurs de Blogactiv, dont certains ne peuvent etre des bloggeurs, pour diverses raisons. Maintenant que Blogactiv n’est plus en ‘beta mode’, félicitons-nous que les bloggeurs de cette plateforme la fasse vivre. Et que la ‘communauté des acteurs européens’, soutenue initialement par EurActiv, développe ici sa propre dynamique. En particulier dans d’autres langues que l’anglais, en mettant en relation les debats _nationaux_ sur l’Europe.

    Bonne continuation,

    ChL

  2. Merci Marc pour nous faire partager tes réponses à cette interview. J’ai également été contacté par cette étudiante en journalisme. Après consultation, peut-être que je publierais mes réponses.

  3. Merci Marc de nous faire partager tes réflexions, auxquelles je fais écho sur le besoin de revoir la planification et la communication européenne vers plus d’interactivité directe avec les citoyens, puisque les moyens techniques le permettent facilement, et aussi de s’obliger à mettre en évidence et surtout renforcerle lien individu-collectivité pour stimuler l’engagement de nous tous.

  4. bonjour,

    Hier soir, la chaine de TV norvégienne NRK montrait le film de bateaux (en l’occurence anglais) qui viennent pêcher de manière industrielle dans les eaux norvégiennes puis vont rejeter tous les poissons trop petits pour être rentables, soit 80% de leur pêche, à un kilomètre de là, dans les eaux européennes, puisque les lois européennes permettent de le faire.
    Pouvons-nous rester silencieux devant ce crime à grande échelle vis-à-vis de la faune maine ? Pouvons-nous adhérer à une Europe qui trahit ses discours de développement durable, en laissant faire de tels abus ?

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