Un blog du Groupe des Belles Feuilles

Vacances en Suède

La Suède est un grand pays, 450 000 km2, peuplé de seulement 9 millions d’habitants. La nature que l’on y découvre semble intacte, parfois comme au premier jour. En se promenant dans les îles de l’archipel de Stockholm, on a parfois du mal à croire que l’on se trouve dans la région la plus innovante d’Europe.

C’était un pays européen que je ne connaissais pas, seulement de réputation. La réalité est d’ailleurs largement conforme à la réputation. Mais pourquoi, dès que l’on fait un classement européen, la Suède est-elle toujours dans les premiers ? C’est la question qui me trotte dans la tête en visitant le pays, et en parlant avec ses habitants. La question n’est pas originale : dès les années trente, on lisait Sweden: The Middle Way, du journaliste américain Marquis Child, alors que le pays venait à peine de sortir de la pauvreté. Voie moyenne, entre le libéralisme des Etats-Unis et le collectivisme de l’Union Soviétique. Hier, j’ai visité Saltsjöbaden et son Grand Hôtel – en 1938, les représentants syndicaux et patronaux y avaient établi des procédures de négociations, et substitué la convention collective aux décisions étatiques.

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Saltsjöbaden, baie du Grand Hôtel

Le sociologue français Louis Chauvel a fait encore ce portrait émerveillé, dans Les classes moyennes à la dérive, regrettant que le modèle social de la France s’oriente vers un modèle argentin plutôt que Suédois. En Argentine, la classe moyenne s’est paupérisée et une oligarchie a concentré tous le pouvoir économique et politique. “En Suède, au contraire, la prise de contrôle de l’ensemble du développement économique et humain de la nation, en particulier par la classe moyenne intermédiaire, a permis d’imposer les règles du jeu d’un système social responsable”.

Dans les rues de Stockholm, et plus encore dans les environs l’été, on croise des armadas de poussettes et de têtes blondes. Les Suédois seraient-ils parents comme tous les Européens souhaiteraient l’être, si les conditions sociales étaient favorables ? Avec des « si », on mettrait Paris en bouteille ; cela étant, la conciliation entre famille et vie professionnelle (y compris pendant les études, tant les parents sont jeunes parfois) est en Suède une priorité de l’action sociale. À la suite d’une naissance, les parents (papa + maman) ont droit à des congés rémunérés pour un total de 480 jours par enfant. L’indemnité est de 80% des revenus du parent concerné, jusqu’à un certain plafond du moins. En 1985, une loi stipula que tout enfant de plus de 18 mois devait avoir accès à une crèche collective ou familiale, puis à l’école maternelle. Le taux d’activité des femmes est au-dessus de la moyenne européenne, et le taux de natalité parmi les plus élevés d’Europe.

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On sait que l’Etat suédois est très généreux. Dès les années trente, des programmes de lutte contre la pauvreté ont été mis en place, contribuant à l’émergence de larges classes moyennes. Encore aujourd’hui, la redistribution sociale est forte, ce qui a pour effet de réduire l’écart des revenus (de 1 à 3 seulement). Cela ne peut pas être la seule origine des performances suédoises : si le travail n’était pas rémunéré et que la paresse n’était pas sanctionnée, on aurait intérêt à ne rien faire… Comme le soulignait Thierry Pech, “la figure du profiteur paresseux est au centre (…) du discours libéral de droite, ce qui le situe non du côté d’une critique massive de l’Etat-providence, mais d’une dénonciation des comportements parasitaires qui en sapent la légitimité et l’efficacité. ” Récemment, le gouvernement vient d’ailleurs de se fixer comme objectif la réduction du nombre de bénéficiaires d’aides sociales par deux. Ce plan est conçu comme un plan de lutte contre la pauvreté, selon l’idée qu’une aide sociale trop généreuse déresponsabilise et rend dépendant.

Le modèle suédois repose principalement sur le succès de ses politiques publiques, et pas seulement de ses entreprises. En ce sens, c’est un modèle qui fascine et doit fasciner les Européens. Ainsi, les dépenses consacrées à l’enseignement supérieur et à la recherche sont plus élevées en Suède que dans tout autre pays de l’OCDE, ressortant à 4 % contre une moyenne de moins de 2 % ailleurs (1,3% pour l’UE à 27…). Par ailleurs, Philippe Aghion a noté dans une étude de 2007 sur les universités européennes, Why Reform Europe’s Universities ? qu’au regard des résultats obtenus par les universités suédoises, l’argent public y était beaucoup mieux utilisé qu’ailleurs.

Je vais donner un exemple précis. Le directeur de l’Uppsala Innovation Center, Pär Bengtsson, avec qui j’ai pu m’entretenir, est un homme heureux. Il dirige l’incubateur d’entreprises à proximité de l’Université d’Uppsala, et veille à ce que les universitaires puissent devenir créateurs d’entreprises. Après sélection, les créateurs d’entreprises bénéficient d’un ensemble de services, axés sur l’accès au marché. Le financement est assuré par une Fondation, l’UUAB, qui réunit 21 institutions (Chambre régionale de commerce, banques, Université d’Uppsala, etc.). Les fonds publics représentent un tiers du total. Le cluster fonctionne bien : grâce à la sélection à l’entrée et à l’efficacité du conseil par la suite, le taux d’échec des jeunes entreprises est inférieur à 10%. Cette année, pour 100 couronnes investies, le cluster en a généré 950. Une délégation d’homologues chinois (cluster de Honk-Kong) va venir étudier le modèle et lancer une coopération.

Cette dynamique est évidemment un atout pour l’université d’Uppsala, à la fois pour inciter les entreprises à venir installer des centres de R&D à proximité, et donc créer des emplois hautement qualifiés, mais aussi pour donner confiance aux étudiants dans la valorisation de leurs compétences et les inciter à poursuivre jusqu’au master et au doctorat. L’université offre d’ailleurs aux doctorants en dernière année de thèse une initiation au fonctionnement de l’entreprise. Les thèses sont financées par l’Etat. Comme on dirait aujourd’hui, cette interaction entre le monde académique et le monde des affaires est une logique win win. Per Uhlén, président de la Fondation, le dit de manière civilisée dans le magazine du cru : « nous sommes convaincus que l’esprit d’entreprise et l’innovation servent largement le nom de l’université et sa réputation. Ce sont des atouts pour créer des collaborations avec le monde des affaires, mais aussi pour attirer ici les meilleurs étudiants. »

Parmi les sept clusters que compte la Suède, celui d’Uppsala est en tête du peloton. « Des étudiants américains viennent à Uppsala », m’a dit Öjvind Norberg, qui compte parmi les conseillers des lauréats du centre d’innovation, et a développé avec succès une société immobilière. Il enseigne par ailleurs sur les questions du rapport entre structures de propriété et bonne gouvernance. Il a installé les bureaux de sa société chez lui, dans un environnement qui n’a absolument rien à voir avec les tours de la Défense.

Sur la terrasse de la maison de style géorgien qui domine un bras de mer à Neglinge, sorte de Neuilly-sur-mer suédois (je n’ai pas fait exprès, j’avais aimé les photos sur Internet), je m’entretiens avec Öjvind, qui m’explique comment fonctionne le cluster d’Uppsala. « On a un principe simple : ce n’est pas le professeur qui est bon, ou le doctorant, mais l’idée. On examine l’idée, éventuellement on demande à ce qu’elle soit revue, et une fois que l’idée est acceptée comme potentiellement profitable, alors tous les moyens sont mis en œuvre par le cluster pour que l’idée réussisse. »

« Ces centres d’innovation assurent le lien entre la recherche, les compétences humaines et le marché. Ce sont des constructions hautement rationnelles. Je les caractérise comme autosuffisantes (elles doivent être capables de s’autofinancer) et comme des organismes très réactifs (« fast-moving fishs », dans la langue locale), chacun étant doté de l’autonomie suffisante pour évoluer rapidement. C’est ce genre de structures efficaces qui doivent permettre à l’Europe de rester compétitive au niveau mondial, parce qu’on ne pourra pas le faire sur la base des coûts du travail ou sur la base du nombre d’ingénieurs. Maintenant, si un cluster, cela veut dire : on va embêter les gens avec des demandes de subvention, et créer des emplois bureaucratiques pour contrôler votre activité, alors il vaut mieux ne pas créer de clusters. » L’une des sucess-stories du coin, c’est Angström Aerospace, qui a développé des procédés de miniaturisation électronique. Les applications ont commencé avec les satellites (20 fois plus petits), et se poursuivent aujourd’hui avec les ordinateurs. Bien sûr, ces interactions entre academics et business ne sont pas une spécificité de la Suède : en France, l’incubateur Agoranov, étroitement lié avec l’Université Pierre et Marie Curie (Paris VI, meilleure place française au classement de Shanghai), fait du soutien aux jeunes entreprises issues de la recherche universitaire.

Heureusement, ce n’est pas toujours l’été en Suède…

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Liens

– “Le modèle suédois à l’épreuve des réformes libérales“, Hakan A. Bengtssson, laviedesidees.fr, 01.09.06

– “Quand la Suède doute de son modèle“, Thierry Pech, laviedesidees.fr, 01.09.06

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La nuit à Neglinge, une banlieue chic de Stockholm

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