Un blog du Groupe des Belles Feuilles

la foi en l’Europe

« La foi, c’est recevoir des forces qui grandissent les hommes. Avoir la foi, c’est être habité par quelque chose de plus ample. L’homme passe l’homme. C’est à la fois une volonté de construire et une insatisfaction, une volonté de changement et une insatisfaction devant ce que l’on a fait.” Ces propos de Henri Madelin, jésuite et enseignant à Sciences Po, ont le mérite de s’appliquer aussi à la construction européenne.

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Quand il est question de foi et d’Europe, on pense à Robert Schuman,qui écrivait en 1950: « L’Europe constitue un acte de foi, non pas comme celui de J.-J. Rousseau, dans la bonté humaine si cruellement démentie depuis deux siècles, mais un acte de foi dans le bon sens des peuples enfin persuadés que leur salut réside dans une entente et une coopération si solidement organisées entre eux qu’aucun gouvernement ainsi associé ne pourra plus s’y soustraire. »

La construction européenne peut-elle se comprendre sur le modèle d’une foi réconciliée avec le monde ? Est-elle d’inspiration jésuite ? Dans le droit européen, l’article 16c du traité de Lisbonne prévoit de reconnaître la contribution des religions et des Eglises à l’identité européenne : « Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Eglises et leurs organisations (…)”. L’UE accepte l’héritage religieux sous une forme laïcisée, la référence à Dieu et à un ordre transcendant étant absente des Traités. Les Eglises sont des acteurs de la société civile, sur un pied d’égalité avec d’autres groupes d’intérêt.

Pourquoi cette prudence de l’UE à l’égard des religions ? Les relations entre Etats et religions sont extrêmement variées : séparation stricte (France), aménagée (Allemagne), concordats (Italie, Espagne, Portugal), religion d’Etat (Danemark, Grèce). La prudence de l’UE est née de l’impossibilité de proposer un modèle unique, comme les Pères fondateurs en étaient profondément conscients, malgré l’inspiration démocrate chrétienne qui animent nombre d’entre eux. Le droit régissant les cultes relève exclusivement de la compétence des Etats nationaux. Par ailleurs, les relations entre Eglises et Etats continuent d’évoluer dans le sens de la laïcisation : en Suède, le luthéranisme n’est plus religion d’Etat ; en Grèce, la mention de la religion sur la carte d’identité n’est plus obligatoire ; en Espagne, les fulminations de l’Eglise catholique sont restées sans effet devant la légalisation du mariage homosexuel, etc.

Après une première mondialisation européenne, d’inspiration catholique romaine (XV° – XVIII° siècle), l’Europe est enfin réconciliée avec elle-même, et par là, en mesure d’assumer une mission mondiale. « La deuxième chance vient du processus même de construction européenne, écrit Henri Madelin. Des pays européens, qui étaient au fond de l’abîme, ont réussi à inventer un système cohérent, nourri de valeurs communes : solidarité, paix, respect mutuel, principes démocratiques, égalité hommes-femmes. » En Europe, les Eglises se sont mises au service d’une mission temporelle, aujourd’hui orientée par des valeurs au moins autant que par la foi.

Les relations entre les Eglises et les Etats se caractérisent en Europe par la volonté de concertation. L’islamisme, mais aussi la situation tendue en Turquie, posent à nouveau des problèmes que les sociétés européennes ont réussi à surmonter au cours du XX° siècle. Les Européens sont libres de toute contrainte religieuse et ont le droit de s’associer pour pratiquer leur culte. À ces libertés fondamentales s’ajoute le droit de changer de religion, dont on sait qu’il pose problème à l’islam.

Quel est finalement le modèle religieux dont l’Europe a choisi d’entretenir l’héritage ? C’est la séparation du spirituel et du temporel, dont Augustin d’Hippone (Saint Augustin) a fait l’une des pierres angulaires du christianisme. Cette séparation est d’ailleurs une revendication fondamentale de la société bourgeoise européenne : la religion a été souvent perçue comme une forme d’oppression, et assimilée aux sociétés d’Ancien Régime. « Les valeurs de l’Europe sont grandes parce qu’elles sont nées en passant par l’épreuve du doute et demeurent toujours ouvertes au débat”, écrit Henri Madelin dans Refaire l’Europe (2007).

Henri Madelin a raison de mieux définir la place des religions et des Eglises dans l’Union européenne, et de rappeler le caractère laïc de l’espace public européen. Or, cet espace bénéficie d’une foi que l’on peut comprendre en partie comme un héritage religieux. « Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », selon la formule évangélique, mais aussi transférer à César ce qui était à Dieu. La foi du chrétien peut s’investir dans le monde, et c’est une bonne nouvelle pour l’Europe !

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