Un blog du Groupe des Belles Feuilles

Nationaliste, moderne, pro-européen : tels sont les traits par lesquels nos voisins décrivent Nicolas Sarkozy, à dix jours de l’entrée en piste de la France comme Présidente du Conseil européen. Ces caractéristiques ressortent d’un sondage Opinionway pour Le Nouvel Obs réalisé dans trois pays (Allemagne, Grande-Bretagne, Italie) du 10 au 12 juin 2008, sur un échantillon de 3032 personnes.

Comment faut-il comprendre cette série d’adjectifs (« nationaliste », « moderne », « pro-européen ») ? Celle-ci semble plutôt surréaliste, et aussi incongrue que la rencontre d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table d’opération, comme aurait dit André Breton.

 

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Notons que ces résultats ont pour base les personnes qui émettent un jugement sur Nicolas Sarkozy : pour chacun des qualificatifs proposés, on trouve en Europe une majorité de répondants qui ne portent pas de jugement (ex. : pour “nationaliste”, 40% des personnes interrogées trouvent que l’adjectif s’applique bien, 7% qu’il s’applique mal, et 53% qu’ils ne connaissent pas assez pour juger). C’est la raison pour laquelle je préfère encore parler d’opinions publiques en Europe que d’opinion publique européenne.

Avec Angela Merkel et Tony Blair, Nicolas Sarkozy fait partie des trois personnalités jugées les plus influentes en Europe (source : Harris Interactive), même si Angela Merkel caracole loin devant – pour autant que le terme caracoler soit approprié à la Chancelière allemande, dont l’image en Europe est pétrie de diplomatie prudente et de fermeté. À la question : « si vous deviez choisir demain une Présidente ou un Président pour l’Europe, pour qui voteriez-vous ? », c’est encore Angela Merkel qui arrive dans l’ensemble largement en tête – étant devancée en Grande-Bretagne par Tony Blair, et en Espagne par Felipe Gonzalez, deux leaders européens qui obtiennent toutefois de mauvais scores en dehors de leurs pays respectifs.

L’image de Nicolas Sarkozy se décline suivant un visage lisse et un visage rugueux, ce qui fait du Président français un Janus bifrons à la fois facile et difficile à déchiffrer. Du côté du visage simple, on a la modernité, que viennent renforcer les adjectifs « réformateur » (en 4ième position) et « libéral » (en 5ième position). Du côté du visage compliqué, on a le parcours qui relie « nationaliste », « pro-européen » (en 3ième position) et « pro-américain » (en 8ième position). janus-bifrons.jpg

On remarquera que dans le cas de Nicolas Sarkozy, « nationaliste » ne signifie pas « va-t-en guerre » ou « chauvin » (traits contredits explicitement par « pro-européen »), ou bien « conservateur » (contredit par « réformateur » et « libéral »). Il s’agirait plutôt de quelque chose comme : « Nicolas Sarkozy défend bien les intérêts de la France ». Cette hypothèse renverrait en premier lieu à sa figure de VRP de l’industrie et du nucléaire français (merci Stéphane 🙂 . Si cette hypothèse se confirme, la cohérence du visage dur apparaît plus nettement : Nicolas Sarkozy incarne la conception très française d’une “Europe puissance” héritée de Louis XIV et de Napoléon, et poursuivie par De Gaulle La France joue des coudes sur la scène européenne et voudrait bien faire valoir ses muscles sur la scène internationale. Au risque d’être quelque peu ridicule.

Les Européens voient clairement le positionnement politique de Nicolas Sarkozy, celui d’une modernité assumée sans complexe, apte à affronter les rapports de force et mise au service de l’action. En revanche, ils ne parviennent pas à bien déchiffrer la posture internationale du Chef de l’Etat français, partagé entre son nationalisme, son engagement européen et son atlantisme. Le test de la ressemblance confirme cette impression : lorsque l’on demande de rapprocher Nicolas Sarkozy d’autres grands dirigeants, les comparants Silvio Berlusconi et Angela Merkel sont à égalité (12%, un taux faible), suivis par Tony Blair (7%) et Georges Bush (5%). La tendance des répondants en Italie et en Allemagne est de rapprocher facilement Nicolas Sarkozy de leur propre leader national – merci Nicolas 🙂 Le rattachement de Nicolas Sarkozy à l’Europe continentale est affirmé, mais reste difficile à situer ; son atlantisme reste au second plan sans être toutefois négligeable. Le personnage, riche en idées et en projets, risque de voir la plasticité de son engagement condamnée comme imprévisible.

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Le visage compliqué de Nicolas Sarkozy sur l’échiquier européen fait encore planer une ambiguïté sur la future Présidence française de l’Union européenne. Dans les opinions publiques en Europe, rien n’est joué à l’avance. Le premier visage du Chef de l’Etat est un atout politique, mais le second brouille sa perception comme leader européen. Privé d’un tel soutien, le Président français aura du mal convaincre ses partenaires européens d’envisager sérieusement des propositions « politiques » pour sortir l’Union de la crise.

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Quant à la France, future responsable de la Présidence au niveau européen, elle suscite peu de réactions tranchées : 35% seulement des Européens disent que c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle, l’écrasante majorité préférant considérer la chose sans parti pris. Les Anglais restent nos ennemis héréditaires, et ce sont les Italiens qui voient cette Présidence française sous l’œil le plus favorable.

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Sources :

– OpinionWay pour Le Nouvel Obs, « La France et Nicolas Sarkozy à l’heure de la Présidence française de l’Union européenne ».

  • Dates de terrain : du 10 au 12 juin 2008.
  • Méthodologie : étude quantitative réalisée auprès de trois échantillons de personnes âgées de 18 ans et plus résidant en Allemagne (1010 répondants), en Italie (1012 répondants) et en Grande-Bretagne (1010 répondants), soit un échantillon de 3032 personnes au total.
  • Redressement. Les résultats ont été pondérés selon la taille de la population de chaque pays, avec la clé suivante : Grande-Bretagne 30%, Allemagne 41%, Italie 29%.

– Harris Interactive, April 9th, 2008 : « Europeans tend to see Germany as “Leader” in Europe

– Euractiv, “Sondage : Blair et Merkel seraient les leaders européens les plus influents

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