Un blog du Groupe des Belles Feuilles

Dans un article du 7 juin 2008, « Sarkozy-Merkel, un couple laborieux », initialement intitulé “Sarkozy-Merkel, la danse des crocodiles”, Henri de Bresson et Arnauld Leparmentier analysent les relations franco-allemandes sous l’angle de la rivalité.

“Derrière les sourires, la méfiance et surtout une sourde rivalité pour prendre le leadership en Europe”. Tandis que Nicolas Sarkozy essaie vainement de relancer l’Union avec des projets « politiques », Angela Merkel s’assurerait de la maîtrise du Parlement européen.

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Arnaud Leparmentier est un observateur réaliste, voire cynique, des relations franco-allemandes. Sous l’apparence du dialogue, il aime faire voir le rapport de force brutal. Dans un article sur le Traité de Nice, en 2000, intitulé « Après Nice, Berlin veut tendre la main à Paris pour réfléchir sur le projet politique européen » (Le Monde, 17 déc. 2000), Arnaud Leparmentier écrit : « L’Allemagne a tiré son épingle du jeu à Nice. Elle a obtenu la prise en compte de son poids démographique au Conseil européen et qu’on ne réduise pas le nombre de ses députés dans le futur Parlement européen élargi, alors que la plupart des autres grands pays, dont la France, en perdent. »

Cette lutte supposée est dangereuse et rappelle la période des guerres fratricides. Ni l’Allemagne ni la France ne sont capables d’assumer un leadership européen en solo, et n’ont d’ailleurs pas les moyens aujourd’hui de perdre leur temps à se disputer. À vouloir jouer les cyniques, on finit par manquer l’intérêt profond des deux pays dans le contexte européen, qui n’est précisément pas de se disputer, mais de tout faire pour s’entendre. On objectera que la Chancelière allemande et le Président français ont des cultures et des styles politiques très différents. On observera encore un quasi-réflexe chez les journalistes : les relations franco-allemandes doivent se réduire à un commentaire portant sur l’humeur des chefs. Ce style trouve un écho certain dans la population. Les Français ont ainsi tendance à penser que tout dépend de l’humeur de leur Président – ce que le système politique les dispose sans doute à croire, mais que l’on peut difficilement transposer au niveau des relations bilatérales entre les deux pays, portées par un demi-siècle de travail, un bouquet d’institutions et de nombreux liens personnels.

L’article du Monde déduirait presque de la distance existant entre Nicolas Sarkzoy et Angela Merkel, et de leurs ambitions respectives pour conduire l’Europe (comme aux temps de Napoléon ?) que la France et l’Allemagne vont se déchirer sur la répartition des efforts à faire en vue de réduire les émissions de CO2. Il s’agit en effet de les réduire de 20% au niveau de l’Union (« paquet énergie-climat », le compte à rebours commençant en… 1990), mais la répartition des efforts sera variable en fonction des pays : les batailles de lobbies et les pugilats nationaux sont garantis. On se demande bien en quoi ces luttes prévisibles illustreraient d’abord les intérêts divergents de l’Allemagne et de la France. En faisant front commun, les deux pays viennent d’obliger la Commission européenne à reculer sur la question de la “séparation patrimoniale” des réseaux énergétiques. Nellie Kroes, Commissaire à la concurrence, voulait retirer complètement la gestion des réseaux de transports d’énergie aux grands producteurs, et avait déjà fait plier E.ON et RWE en Allemagne, en brandissant des menaces d’amende à neuf chiffres. Demain, lundi 9 juin, au Conseil des ministres franco-allemands, on verra bien s’il y aura combat de crocodiles ou pas, mais je le crois peu probable.

S’il doit y avoir un leadership en Europe, on attend qu’il soit d’abord franco-allemand. En effet, les autres candidats (par exemple l’Italie de Berlusconi ou la Grande-Bretagne en général) disposeraient d’une autorité limitée. En outre, l’expérience a montré que si l’Allemagne et la France ne s’entendent pas, les projets européens ne décollent pas. Les projets qui ont réussi, comme la mise en place du Système Monétaire Européen (SME) ont impliqué une coopération étroite entre l’Allemagne et la France. Certes, la coopération des deux pays ne suffit plus dans l’Union à 27, mais l’impulsion est souvent nécessaire et décisive. Comme je l’indiquai dans mon post “la signification des relations franco-allemandes en Europe“, suite à une réflexion collective conduite sur le sujet à l’IFRI, l’efficacité d’une action conjointe des deux Etats est certes moindre dans ce cadre élargi, mais conserve une signification décisive en raison de la plus grande difficulté à mettre tout le monde d’accord.

Les deux « crocodiles » politiques savent bien qu’ils n’ont pas d’autre choix que de coopérer. “Merkel et Sarkozy sont des réalistes, ils savent qu’ils ont besoin l’un de l’autre”, souligne à juste titre Jean-Pierre Jouyet. De son côté, Wolfram Vogel, directeur du bureau parisien du DFI, rappelle : “Toute initiative européenne unilatérale provoque un refus instinctif chez le voisin.” Autant dire que les projets “politiques” du Président français ont peu de chances de marcher au niveau européen, s’ils ne trouvent une seconde jambe de l’autre côté du Rhin.

Ne soyons pas naïfs : nous sommes souvent en compétition, nos intérêts sont parfois antagonistes, mais c’est cela qui rend d’autant plus indispensable une coopération étroite entre nos deux pays”, a souligné encore le Secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes sur son blog “Vues d’Europe“.

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