Un blog du Groupe des Belles Feuilles

Nous sommes loin de des décennies où les questions adressées à la Commission européenne devaient être posées en français… Aujourd’hui, le français et l’allemand n’ont pas beaucoup de chances de survivre à Bruxelles, si les pays francophones et germanophones ne s’unissent pour affirmer l’importance de leurs langues respectives.

Le recul du français est historiquement lié aux élargissements de 1995 (Autriche, Suède, Finlande) et de 2004 (dix nouveaux Etats-membres en Europe de l’Est). Dans les faits, on peut l’expliquer en faisant appel à la théorie des jeux : chaque participant à intérêt à choisir comme langue d’échange la langue dans laquelle le niveau minimal de tous les participants est maximal (le moins mauvais possible). Ce modèle, qui revient concrètement à choisir l’anglais, a été développé par l’économiste belge Philippe Van Parijs. L’auteur formule contre la domination de ce modèle d’importantes critiques liées aux inégalités qu’il engendre, inégalités que certains se sont amusés à traduire en chiffres (environ 20 Mdrs€ pour la Grande-Bretagne, l’Irlande, mais aussi les pays scandinaves où une bonne partie de la population est bilingue, entre autres parce que les émissions télévisées ne sont pas sous-titrées).

À la Commission, au Conseil des Ministres, ou au Parlement, la connaissance du français reste utile, mais n’est plus indispensable. On estime aujourd’hui à un tiers environ le nombre de fonctionnaires européens maîtrisant la langue de Molière à Bruxelles. La Cour européenne de justice, sise à Luxembourg, a au moins officiellement le devoir de rendre ses arrêts en français. Mais à Bruxelles, le personnel politique français ne se fait plus guère d’illusions. Récemment, lors d’une réunion de travail de la Commission des finances au Parlement européen, placée sous la présidence de Pervenche Bérès (France, PS) et en présence de Christine Lagarde, Ministre français de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, on s’est entretenu en anglais.

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La France a décidé de mettre sa future Présidence à profit pour défendre l’usage du français au nom de la diversité des langues en Europe. La solution passe par des méthodes classiques de réglementation et de promotion, comme le faisait le “Plan pluriannuel pour le français dans l’Union européenne” lancé en 2003. L’usage du français dans l’UE passe aussi, suggère Jean-Pierre Jouyet sur son blog, par un investissement médiatique plus important des médias francophones auprès des institutions européennes. La langue française doit rester une “référence”, mais ne prétend plus depuis longtemps au statut de langue commune.

L’usage des langues dans le futur service de représentation de l’Union est encore incertain. Par rapport à l’ancienne primauté du français comme langue diplomatique, il est à craindre que la France ait du mal à faire bénéficier le français du statut de langue privilégiée, dont il jouit actuellement à parité avec l’anglais au Conseil de l’Union. Le règlement qui prévaut à la Commission accorde actuellement à l’allemand, à l’anglais et au français le statut de langues de travail, sur un pied d’égalité. Cette solution me semble appropriée, tant la France et l’Allemagne ont intérêt à unir leurs intérêts linguistiques face à la domination de fait de l’anglais.

Les fonctionnaires français et francophones sont placés à Bruxelles devant un dilemme : ils ont pour consigne de faire usage du français autant que possible, mais doivent naturellement veiller à être compris – ce qui veut dire s’exprimer en anglais autant que nécessaire. La proportion de textes anglais, qui était de 45,4%, a grimpé à 62% en 2004, et à 72% en 2006. La place du français a dramatiquement reculé de 40,4% en 1997 à 26% en 2004, pour atteindre 14% en 2006. L’allemand est passé sur la même période de 5,1% à 3,1%, puis 2,8% (source : Commission européenne).

J’ai remarqué que le nouveau site de la Présidence de la République française, elysee.fr, conçu par le conseiller en communication François de la Brosse, et issu du site de campagne de Nicolas Sarkozy, ne propose aucune version en anglais, en allemand ou en espagnol, à la différence de l’ancien site de Jacques Chirac. Est-ce délibéré ? De mon point de vue, c’est un signe inquiétant envoyé à nos partenaires européens : la France fait comme si la vie de ses principales institutions françaises n’était pas susceptible de les intéresser. À moins que les discours de Henri Guaino ne soient proposés, gratuitement, comme nouvelles leçons de français ?

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Liens utiles

– Rapport Eurobaromètre “Les Européens et les langues” (2006)

– Jean-Pierre Jouyet : “De l’usage du français, et d’autres langues, à Bruxelles” (15.02.08)

– “Usage du français dans les institutions de l’Union européennes” : toutes les consignes, à lire sur le site du Ministère des Affaires Etrangères

– “Politique linguistique de l’Union Européenne” : des éléments de discussion très stimulants dans l’article éponyme sur Wikipedia (en français)

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