Un blog du Groupe des Belles Feuilles

Contexte

Dans un livre récent (“Europe, l’avenir d’une idée“), Frank Baasner, directeur du DFI, développe l’idée que l’Europe est animée par un « système de valeurs dynamique ». J’ai eu l’occasion d’avoir Frank Baasner comme enseignant dans le cadre du Master de l’ENA, dans une excellente introduction au management interculturel. C’est donc avec plaisir que je ferai le compte-rendu de l’ouvrage dont il est co-éditeur, avec Michael Klett, pour le Centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine (CIRAC).

Max Beeckman, L'enlèvement d'Europe (1933)

 

Thèses

  • Le paradoxe, quand on parle de valeurs européennes communes, c’est que l’on croit avoir affaire à une évidence, mais que l’on reste incapable d’expliquer ces valeurs dans le détail et que les différences finissent par apparaître en traits plus saillants que les ressemblances.
  • Lorsque l’on parle de valeurs communes de l’Europe, on fait comme si l’on allait mettre au jour les fondations de la maison. Cette pensée de type architectural est source d’illusions, parce qu’elle néglige les tensions perpétuelles qui ont animé l’histoire européenne et le développement de ses valeurs.

Frank Baasner propose par conséquent de ne pas considérer ces valeurs comme un socle figé, mais comme un système animé de tensions. Le système ressemble un peu aux fameux mobiles de Calder (c’est moi qui rajoute). À propos, Alexander Calder, artiste américain, s’est installé en France en 1927. Il fréquente l’avant-garde artistique européenne à Paris – Joan Miró, Jean Cocteau, Man Ray, Robert Desnos, Le Corbusier, Theo van Doesburg et Piet Mondrian, etc. – et, principalement sous l’influence de ce dernier, décide d’abandonner la peinture figurative pour se consacrer à des sculptures mobiles en fil de fer.

 

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  • Nous autres Européens (comme disait Nietzsche) nous sommes conscients que les valeurs ne sont pas des normes absolues, mais des “grandeurs d’orientation”. Par ailleurs, le développement des valeurs dépasse infiniment le droit positif et la construction de la communauté européenne, incarnée aujourd’hui dans l’Union. C’est tant mieux : seul ce développement peut lui donner à l’Europe son orientation finale.
  • Nous autres Européens, nous n’avons pas besoin de nous figurer un ennemi extérieur pour saisir quelles sont nos valeurs et nous différencier des autres. Il nous suffit de réfléchir à l’histoire de l’Europe, histoire marquée par les guerres civiles, le totalitarisme et la barbarie. Par conséquent, l’étude de l’histoire européenne est nécessaire à l’avenir du projet européen.
  • Par contraste avec d’autres civilisations, l’Europe agit et pense en étant consciente de son histoire et de ses propres fautes. Cette lucidité fonde l’aptitude à la réconciliation de ses peuples. Voilà ce qui suscite l’admiration dans d’autres régions du monde comme la Chine, la Corée et le Japon.
  • Au-delà des valeurs, l’Europe se caractérise par une philosophie, « l’universalisme sceptique ». L’Europe a inventé et exporté les droits de l’homme, mais les Européens pensent parfois qu’avec les droits de l’homme, ils font une erreur. De même, il n’est aucune conviction en Europe qui n’ait le prix de la vie humaine : la peine de mort y est suspendue.

Discussion

La réussite du projet européen, depuis un demi-siècle, se mesure habituellement au fait suivant : une guerre entre membres de l’Union européenne est devenue impensable. Que peut-on attribuer à la construction européenne dans ce résultat ? À la fois peu, et beaucoup. Le fonctionnement communautaire a ancré la culture du dialogue, de la négociation et du compromis dans l’Europe d’aujourd’hui, par opposition à des formes politiques comme la suppression des différences, ou leur exacerbation sous l’effet du nationalisme.

Cette culture de la négociation ne concerne pas seulement les intérêts nationaux, elle concerne aussi les valeurs européennes. Mais cette approche ne repose-t-elle pas sur certaines valeurs, que l’on décide de privilégier ? « Le débat sur les valeurs communes peut lui aussi être conduit dans cet esprit de compétition solidaire et de négociation dialogique », souligne Frank Baasner. La philosophie des valeurs et de leur approche, en Europe, est un libéralisme tempéré, qui prend sa source dans la tradition du dialogue socratique.

Sources

Europa, Die Zukunft einer Idee, Frank Baasner & Michael Klett ed., WBG Darmstadt, 2007.

Valeurs et identité européennes“, dossier Euractiv (2006)

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