Un blog du Groupe des Belles Feuilles

Un ex-professeur allemand en Pologne raconte ses déboires avec les manuels d’allemand, ennuyeux comme il n’est pas permis. Steffen Möller signe aujourd’hui un article amusant dans le FAZ, « Zur Strafe lest ihr jetzt Schiller » (“Comme punition, vous allez lire Schiller”, lundi 26 mai 2008, p.37).

Steffen Möller est aujourd’hui un cabarettiste connu de tout le monde en Pologne, grâce à son rôle dans la série culte « M jak Milosc » (« A comme Amour »). Il y a joué l’Allemand lambda, tel que les gens de la campagne polonaise se le représente, et champion de la poisse en amour. Auparavant, il a enseigné l’allemand pendant neuf ans en Pologne, et a rencontré comme principale difficulté… les manuels de langue.

Les auteurs de manuel ont certes conçu un apprentissage progressif de la grammaire, mais ont zappé quelque chose d’essentiel, l’humour. Et ils n’ont jamais pris en considération le romantisme des adolescents. L’ex-enseignant raconte la torture que représente la présentation du film der Blauer Engel avec Marlène Dietrich. « Est-ce qu’il n’y a pas de films allemands plus récents ? » lui demande une élève. L’auditoire se réveille enfin quand l’enseignant aborde la question du service civique (Zivildienst) en Allemagne, une possibilité qui n’existe pas en Pologne. L’Allemagne, sèche comme un manuel de langue, se transforme alors en voisine bien vivante.

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L’enseignant est bientôt obligé d’écrire lui-même ses leçons de langue. Il donne comme punition le poème Der Handschuh de Schiller, à apprendre par cœur. Il raconte aussi l’expérience inoubliable que représenta pour lui un séjour linguistique organisé par la GTZ (Gesellschaft für Technische Arbeit) organisé à Omsk, en Russie, en présence de vingt étudiantes russes en Germanistik. Le cours était destiné à de jeunes Russlanddeutschen, des Russes d’origine allemande, souvent candidats à l’émigration. Les enseignants ont mis au point un programme d’aerobic en allemand au petit matin, de cours, chansons et bricolage pendant la journée, et le soir de représentations théâtrales ou concerts hip hop. À la veille de rentrer dans sa famille, tous les enfants jurent entre eux que l’allemand est vraiment la langue la plus coool du monde.

Le « Cadre européen commun de référence pour les langues » (CERCL) aurait ajouté à l’aspect bureaucratique des manuels. Les compétences linguistiques y sont classées en catégories comme la « production » et la « réception », et ventilées en six niveaux de difficulté. Au lieu de prendre leurs distances avec ces prescriptions de fonctionnaires pince-sans-rire, les auteurs de manuel se sont aujourd’hui assignés comme tâche de classer tous les textes et exercices dans des rubriques comme « compétences de réception B1 », « stratégie communicative de production écrite B2 », etc. Finis les petits dessins, jeux de mots, histoires et articles d’actualité : ce qui compte à présent, c’est le métalangage technocratique de « l’interaction » ou de la “composante pragmatique” (voir ci-dessous).

Il est d’autant plus regrettable de tomber sur des manuels d’allemand tristes que l’intérêt pour la langue allemande, en Pologne, est reparti à la hausse. En 2008, près de 20% des élèves ont choisi l’allemand comme langue étrangère au bac, et un tiers apprend l’allemand au collège.

L’ex-enseignant devenu cabarettiste propose, entre autres, que les manuels d’allemand soient désormais amusants. Il seraient rédigés par des amoureux de la langue et non par des technocrates de l’éducation. Ils seraient réalisés en collaboration avec des illustrateurs, des musiciens, des acteurs et des agences de publicité. Les linguistes et autres spécialistes de sciences de l’éducation auraient seulement le droit d’établir le schéma général de progression. L’ex-objecteur de conscience propose l’envoi de nombreux objecteurs de conscience allemands à l’étranger, ainsi que l’organisation de camps d’été, qui seraient financièrement soutenus par l’Etat fédéral. Les jeunes Européens se passeront le mot : avec l’allemand, qu’est-ce qu’on s’amuse !

À la fin de sa contribution au FAZ, et au débat public actuel en Allemagne sur la place de la langue allemande, l’auteur raconte qu’il a un jour rencontré en Espagne un ancien élève. Celui-ci lui a raconté que la seule chose qui lui soit restée de ses cours d’allemand, ce sont les premiers vers du poème de Schiller qu’il avait dû apprendre par cœur, en guise de punition…

Steffen Möller ne manque effectivement ni d’humour, ni de sens de l’autodérision.
Liens

Steffen Möller, le gentil voisin“, sur CafeBabel

Le gant” (1797) de Friedrich Schiller, traduction Xavier Marmier

Le Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues, sur le site Eduscol

Dans le CECRL, la compétence communicative en activités de communication langagière est comprise suivant les activités de communication langagière suivantes :

  • réception : écouter, lire
  • production : s’exprimer oralement en continu, écrire
  • interaction : prendre part à une conversation
  • médiation (notamment activités de traduction et d’interprétation)

Quant à la la compétence de communication, elle est structurée en plusieurs composantes hiérarchisées de A1 à C2 :

  • la composante linguistique
  • la composante sociolinguistique
  • la composante pragmatique
  • La composante linguistique est induite par la nature des tâches et des situations de communication. Elle a trait aux savoirs et savoir-faire relatifs au lexique, à la syntaxe et à la phonologie.
  • La composante socio-linguistique (très proche de la compétence socio-culturelle) est à prendre en compte car la langue, dans ce qu’on en fait, est un phénomène social. Parler n’est pas uniquement faire des phrases. Entrent en jeu, ici, des traits relatifs à l’usage de la langue : marqueurs de relations sociales, règles de politesse, expressions de la sagesse populaire, dialectes et accents.
  • La composante pragmatique renvoie à l’approche actionnelle et au choix de stratégies discursives pour atteindre un but précis (organiser, adapter, structurer le discours). Elle fait le lien entre le locuteur et la situation.
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