Un blog du Groupe des Belles Feuilles

Le 18 octobre 1685, à Fontainebleau, Louis XIV révoque l’Edit de Nantes, par lequel son grand-père Henri IV avait mis fin à des décennies de guerre civile. Plus encore que les intimidations et persécutions (les fameuses « dragonnades »), cette décision place les Huguenots devant un choix tragique, se convertir ou émigrer.

L’édit de Fontainebleau stipule que les églises protestantes et les écoles calvinistes seront détruites. Les historiens le comparent volontiers au Décret de l’Alhambra de 1492, qui expulse les Juifs d’Espagne. Vauban essaie en vain de faire revenir le roi sur sa décision, au nom de l’intérêt public.

Dans les années qui suivent, la révocation de l’édit de Nantes est à l’origine d’un gigantesque brain drain européen. Ces Français habiles, cultivés, experts dans les techniques de pointe comme celle du travail de la soie, émigrent vers l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark et la Suisse, mais aussi vers Le Cap, et vers le New Jersey. On parle d’environ cinq cent mille immigrés, un chiffre considérable à l’époque. Trois ans plus tard, le Roi Soleil proclame que sur une population de huit cent mille Huguenots, il n’en reste dans le royaume qu’un millier.

La Révolution française promettra la citoyenneté française aux émigrés de l’Edit de Fontainebleau qui rentreront en France – une promesse qui restera réalité jusqu’en 1945, date à laquelle fut réformé le droit de la nationalité.

La réplique politique à l’Edit de Fontainebleau ne tarde pas en Europe. Dix jours après l’Edit de Fontainebleau, le 29 octobre 1685, la Cour de Brandebourg, sous l’impulsion du Grand Prince Electeur Frédéric-Guillaume, proclame l’« Edict de Potsdam » en langue française, puis en langue allemande, invitant les Huguenots français à s’installer dans le Brandebourg, leur garantissant un grand nombre de droits, privilèges et autres bienfaits, comme la possibilité de célébrer le culte en français. L’édit de Potsdam se comprend comme un devoir de solidarité morale et religieuse à l’égard de frères réformés, mais aussi à partir de considérations économiques. La région, ravagée comme tant d’autres par la guerre de Trente ans avec la France, sort exsangue du XVII° siècle. Les Huguenots sont réputés pour leurs compétences dans l’artisanat et le commerce, et ils savent lire.

L’intégration se fait rapidement et avec succès, ce qui conduit le Roi de France à émettre une protestation officielle. L’influence économique et culturelle de la communauté francophone est considérable. La Cour prussienne poursuit sa politique d’immigration active, attirant des artisans néerlandais, des tisserands moraves et des éleveurs suisses.

Au XVIII° siècle, un cinquième des habitants de Potsdam et de Berlin porte un nom d’origine française. Les Huguenots sont certes à l’époque peu nombreux à s’installer – le nombre des immigrés d’origine française n’excède pas 8 000 – mais la population de Berlin ne dépasse pas les 50 000 habitants à l’époque.

Fac-simile de l’Edit de Potsdam (1685)

Aujourd’hui, à l’instigation de Jann Jakobs, maire de Potsdam, de Heinz Kleger, professeur de philosophie, et d’une association citoyenne, la ville de Potsdam veut actualiser l’édit de tolérance de 1685. En souvenir d’une longue tradition de tolérance religieuse, ouverte par les édits de 1662 et de 1685, poursuivie au XVIII° siècle jusqu’à la mort de Frédéric le Grand en 1786 – on doit à cette politique l’oeuvre d’un Emmanuel Kant ou d’un Moses Mendelssohn. Voltaire séjourne à de nombreuses reprises dans le palais de Sans-Souci, construit sous Frédéric II.

En souvenir aussi d’une époque maudite, 1914-1989, marquée par de terribles violences, que le paysage de lacs, de jardins et de forêts de Potsdam aujourd’hui classé au patrimoine de l’Unesco laisse difficilement deviner. Outre la dictature du régime nazi, la « solution finale » décidée par les responsables nazis lors de la Conférence de Wannsee en janvier 1942, en moins de deux heures, érige l’extermination des Juifs d’Europe au rang de priorité politique du Reich. Quelques années plus tard, dans un pays encore détruit par les bombes des Alliés, coupé en deux et occupé à l’Est par l’armée soviétique, le progrès à marches forcées vers le communisme transforme la politique en dispositif d’oppression quotidienne.

À quoi pourrait ressembler un édit de tolérance aujourd’hui ? La tolérance repose à la fois sur l’ordre de droit fondé démocratiquement, une éducation et un travail à faire sur soi-même. Sur son forum de discussion notamment, le revival de l’édit propose aux citoyens de s’engager en faveur de la tolérance.

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