Un blog du Groupe des Belles Feuilles

L’écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek, qui a reçu le Prix Nobel en 2004, a décidé de laisser un « roman privé » en libre accès sur son site personnel. Cela s’intitule « Envie » (Neid, en allemand), et devrait faire événement, d’autant que l’écrivaine s’abstient de toute intervention publique depuis la fin 2005.

Le texte est agréable à lire. On peut retrouver facilement la page où l’on s’était arrêté, si l’on a eu la présence d’esprit d’en prendre note. La première page contient en effet tous les numéros de page, sous la forme d’une roue de la fortune d’allure médiévale.

Avant d’écrire le mot « Fin », Elfriede Jelinek a rajouté : « Chaque lecteur est prié de corriger pour lui-même les phrases incomplètes ou fautives ». Citée par le grand quotidien allemand FAZ, l’auteur se dit par ailleurs « parfaitement convaincue » par cette forme d’édition en libre accès. « J’aime la pensée que n’importe qui peut télécharger quelque chose de moi, s’il le souhaite, quelque chose de disséminé, quelques pages ici ou là, que l’on peut consommer aussi sur le téléphone portable, et puis cela disparaît à nouveau sur le Net. C’est là, disponible pour chacun, et en même temps ce n’est plus là. Cela me plaît ». Son éditrice en langue allemande, Elisabeth Ruge, parle d’un « cas exceptionnel » et ne montre pas d’inquiétude. « Nous n’avons jamais essayé de lui faire changer d’avis. »

Sur le site personnel, les lecteurs pourront découvrir un texte court, « Im Verlassenen » (« verlassen » veut dire « abandonner » en allemand) en réaction à l’affaire Amstetten. Dans ce petit village autrichien, Josef Fritzl a détenu pendant vingt-quatre ans sa fille et les nombreux enfants qu’il lui a faits. On trouvera aussi un traitement de l’affaire dans le roman (chapitre 4a, page 64). Rarement un écrivain s’était tenu si près de l’actualité, ce que l’on doit attribuer à la rapidité d’édition sur Internet, mais pas seulement. Les critiques étaient persuadés que Jelinek s’exprimerait à plus ou moins brève échéance sur l’affaire Amstteten. La perversion de la loi, l’oppression des femmes, le fantasme de la toute-puissance du père (devenu ici grand-père) et la catastrophe humaine sont des thèmes qui parcourent l’oeuvre de Jelinek. Le court essai est une méditation crue sur le thème « Hier gilt das Wort des Vaters » (“ici, c’est la parole du père qui fait foi”), citation d’ailleurs reprise comme titre de l’article du FAZ sur le sujet.

Elfriede Jelinek est connue en France depuis que son roman le plus vendu, La Pianiste, a été adapté au cinéma en 2001 par Michael Haneke avec Isabelle Huppert, Annie Girardot et Benoît Magimel dans les rôles principaux.

Le site personnel que l’écrivaine a créé très tôt, en mai 1996, a reçu six cent mille visites depuis que le compteur a été installé, le 1er février 1998. Il contient sept cent cinquante image et l’équivalent de trois mille pages, que l’on pourra interpréter comme une œuvre numérique in statu nascendi – ou bien comme la soumission de l’oeuvre classique à un processus de “destruction créatrice”, suivant l’expression de Joseph Schumpeter, lui aussi Autrichien.

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